Clitoridectomie au xixe siècle, en Europe et aux USA
Un article du numéro 35
Aujourd’hui, des voix s’élèvent contre l’Évars. On va jusqu’à accuser ses promoteurs de vouloir apprendre la masturbation aux petits enfants, ce qui est évidemment faux. Mais c’est un reproche intéressant, qui témoigne d’une vision particulièrement horrifique – et erronée – de cette activité dans la prime enfance. On en oublierait que, pendant longtemps, la répression de la masturbation, considérée comme une maladie infâme, fut aussi obsessionnelle que cruelle. Port de gants rugueux, surveillance continue, habits de contention, punitions féroces, anneaux métalliques à travers le prépuce ou les petites lèvres, ceintures de chasteté, la pédagogie noire, en ce qui concerne le sexe des enfants, n’avait pas de limites. C’était pourtant aussi une forme d’éducation sexuelle et affective, mais avec des objectifs exactement contraires, fondée sur le dressage, et utilisant toutes les formes de traumatismes pour écraser l’aspiration au plaisir et à la liberté d’aimer.
En ces temps où on se bat de toutes parts, et à raison, pour en finir avec les mutilations génitales féminines, de l’Unicef au grand mufti d’Égypte (celui-ci s’est fendu, en 2018, d’une fatwa les interdisant au nom du principe religieux de la protection du corps tout acte pouvant avoir des effets néfastes, et rappelant que la charia n’évoque nulle part cette pratique ; d’ailleurs les filles du Prophète n’étaient pas excisées), penchons-nous sur l’histoire de l’Europe coloniale et donc « civilisée ».
Le clitoris est décrit dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : il s’agit d’« une partie extrêmement sensible, et qui est le siège principal du plaisir dans la femelle, raison pour laquelle quelques-uns lui ont donné le nom d’œstrum veneris, aiguillon de Vénus. Il s’est trouvé des femmes qui en ont abusé. Lorsqu’il avance trop en dehors dans la femme, on en retranche une partie, et c’est en quoi peut consister la circoncision des femmes. Il est quelquefois si gros et si long, qu’il a tout à fait l’air d’un membre viril, et c’est de là souvent que l’on qualifie des femmes d’êtres hermaphrodites ».
Bref, à peine décrit pour le profit des assoiffés de science, cet organe inquiétant pour l’intégrité masculine se voit imposer de sévères limitations. Que deviendrait la différence des sexes si on laissait les clitoris ressembler à des verges ? D’autre part, que les femmes ne s’emballent pas trop vite de posséder ce bijou jouisseur, qu’elles n’aillent pas s’imaginer qu’elles peuvent le réserver à leur usage personnel. Cet article du tome III de l’Encyclopédie, paru en 1753, atteste qu’en cas d’abus dans l’usage ou les dimensions du clitoris, on pouvait parfaitement, au xviiie siècle, envisager d’en « retrancher une partie ».
Et ce n’était que le début. Dix ans plus tard, le médecin suisse Samuel Auguste André David Tissot fait paraître L’Avis au peuple sur sa santé et L’Onanisme, une dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Le chapitre consacré aux femmes fait dresser les cheveux sur la tête :
« Le mal paroît même avoir plus d’activité dans le sexe que chez les hommes. Outre tous les symptômes que j’ai déjà rapportés, les femmes sont plus particulièrement exposées à des accès d’hystérie ou de vapeurs, affreux ; à des jaunisses incurables ; à des crampes cruelles de l’estomac et du dos ; de vives douleurs de nez, à des pertes blanches, dont l’âcreté est une source continuelle de douleurs les plus cuisantes ; à des chutes, à des ulcérations de matrice, et à toutes les infirmités que ces deux maux entraînent ; à des prolongements et à des dartres du clitoris ; à des fureurs utérines qui, leur enlevant à la fois la pudeur et la raison, les mettent au niveau des brutes les plus lascives, jusqu’à ce qu’une mort désespérée les arrache aux douleurs et à l’infamie. »
Mais il y a pire :
« Un symptôme commun aux deux sexes, et que je place dans cet article, parce qu’il est plus fréquent chez les femmes, c’est l’indifférence que cette infamie laisse pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs et les forces ne sont pas éteints : indifférence qui non seulement fait bien des célibataires, mais qui souvent poursuit jusques dans le lit nuptial. Une femme avoue, dans la collection du docteur Bekkers, que cette manœuvre a pris tant d’empire sur ses sens, qu’elle déteste les moyens légitimes d’amortir l’aiguillon de la chair… »
Encore Tissot, surnommé médecin des princes et prince des médecins, ne préconisait-il comme remèdes à cette épouvantable maladie que des choses naturelles, telles que manger des choses saines, faire un peu d’exercice, dormir et respirer le bon air, avec du quinquina, un peu de camphre, de lait au beurre ou de vin à l’eau avant d’aller se coucher. Mais le portrait qu’il dresse des ravages de l’onanisme traumatisera des générations moins bienveillantes, d’autant plus que sa célébrité en faisait une référence internationale. L’avis au peuple sur sa santé fut traduit en 17 langues.
La lutte contre la masturbation devient obsessionnelle au xixe siècle, la science n’étant pas moins férocement intrusive que Dieu. À peine popularisé, l’organe de la jouissance féminine devient l’ennemi public numéro un. Le voilà responsable de l’onanisme, et donc de la nymphomanie et de l’hystérie, sans préjudice d’avoir des liens évidents avec l’épilepsie, l’hypocondrie, l’imbécillité ou la démence. Il existe diverses façons de s’en débarrasser, voire de pratiquer l’infibulation pour les cas les plus graves, même si on aura essayé avant toutes les formes de soins, de persuasion et de répression, des ceintures de chasteté à l’épuisement physique préalable au sommeil, avant d’en arriver à ces tristes extrémités.
On règle son compte au clitoris de diverses manières : section des nerfs clitoridiens, infibulation sans ablation du clitoris (suture des grandes lèvres pour « protéger » le clitoris des assauts de sa légitime propriétaire en laissant un orifice pour l’écoulement de l’urine, et quand l’âge sera venu du sang menstruel), cautérisation, au fer rouge ou au nitrate d’argent. Plusieurs médecins sont connus, comme Thésée Pouillet, pour avoir voué leur âme à la lutte contre l’onanisme féminin. Ce praticien faisait passionnément campagne pour l’ablation du clitoris. Il était né en 1849, c’est-à-dire trente-six ans après que Robert Thomas, médecin britannique, ait préconisé l’ablation du clitoris pour remédier à la nymphomanie, et vingt-sept ans après que Karl Ferdinand von Graefe ait pratiqué à Berlin la première clitoridectomie réalisée dans cet objectif, sur une fillette de quinze ans qui avait le travers de se masturber.
En creusant le sujet, on tombe sur de véritables horreurs. Paul Broca, grand médecin, anatomiste et anthropologue célèbre, adepte des théories raciales, ne dédaignait pas de s’occuper de ce genre de billevesées. Diagnostiquant chez une petite fille de 5 ans une forme grave de nymphomanie, comme il l’explique dans une communication en 1864, il décide d’une infibulation, jugeant que la section des nerfs ne serait pas suffisante pour éviter une récidive, et qu’une amputation du clitoris était excessive au vu de l’âge de la fillette. Pas d’autre choix, explique-t-il, car malgré la surveillance de sa mère et le port d’une ceinture de chasteté, la petite ne renonçait pas à ses petits réconforts. Il rapporte que, pendant l’infibulation, « l’enfant adressait des mots de tendresse et de compassion à ses organes génitaux », preuve s’il en fallait de sa maladie mentale, ainsi que de sa monomanie sexuelle.
Au Royaume-Uni, l’obstétricien Isaac Baker Brown déclencha un scandale en publiant une compilation des clitoridectomies réalisées par ses soins – il préconisait pour sa part l’arrachement total du clitoris. En 1866, il publie donc On the Curability of certains Forms of Insanity, Epilepsy, Catalepsy and Hysteria in Females, rapport détaillé des 47 opérations réalisées sur des femmes âgées de 21 à 55 ans, entre 1858 et 1866. Il s’avéra qu’il avait parfois opéré à l’insu de ses patientes, ou en minimisant l’opération. Des confrères ulcérés, au nom des femmes mutilées, exigent la création d’une commission d’enquête qui aboutit à son expulsion de la Société d’obstétrique de Londres. C’est sans doute, comme le développe Caroline Noury dans un article sur le sujet dans The conversation, la première fois que le concept de consentement, voire de consentement éclairé, est mis sur la table. Ce qui souligne que, si l’excision a été pratiquée régulièrement sur notre continent pendant pas loin de deux siècles, à une période hygiéniste s’il en fut, elle a rencontré des réticences et même des oppositions.
La chasse au clitoris déviant a duré jusqu’au début du xxe siècle en Europe, et s’est prolongée aux États-Unis jusqu’à la fin des années 1960.
Triste destin que celui de cet organe qui n’a été mis en lumière que pour être impitoyablement réprimé. Autre temps, autres mœurs ? Les mutilations génitales concernent aujourd’hui autour de 200 millions de femmes. Dans nos sociétés, elles n’ont plus cours. Aujourd’hui, on se contente de nymphoplasties pour avoir un sexe conforme à ce que propose le porno, ou on se maquille la vulve pour suivre la mode lancée par Kim Kardashian. Car une chatte en l’état, avec sa fourrure et tous ses attributs, quand même, ça pose problème.
Laurence Biberfeld