Pour une éducation à la sexualité et au genre dans l’enseignement supérieur
Un article du numéro 35 en avant-première
En 1980, dans une des plus prestigieuses « grandes écoles » françaises, un professeur de philosophie étrangle sa femme.
Ancienne résistante communiste, puis exclue du Parti, chargée d’études ayant participé à diverses enquêtes sociologiques sur le développement rural de la France et de ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne, la conscience ouvrière, l’organisation du travail ou l’automation, au sein de l’Organisation européenne de coopération économique, puis de la Société d’études pour le développement économique et social, une fois à la retraite, Hélène Rytmann Legotien s’implique avec enthousiasme dans une enquête collective sur la mémoire ouvrière et le changement social à Port-de-Bouc, autrefois port de commerce jouxtant des salins, une usine à plomb et une sécherie de morue et, en cette fin des années 1970, centre important de l’industrie pétrochimique. Elle se sent revivre, loin de l’homme avec qui elle vit depuis plus de trente ans et qu’elle veut quitter.
Au matin du 16 novembre 1980, alors qu’elle est partie de Port-de-Bouc la veille, elle est étranglée par son mari, le philosophe Louis Althusser, dans leur appartement de l’École nationale supérieure, où il enseigne, à ce qui deviendra le gratin de l’intelligentsia parisienne. Grâce au médecin de l’école, à son directeur, à ses collègues et amis, Louis Althusser est rapidement emmené à l’hôpital Sainte-Anne. Déclaré « en état de démence au moment des faits » par trois psychiatres, deux mois plus tard il bénéficie d’un non-lieu.
Dans les médias, journalistes, éditorialistes et intellectuels en vue s’emparent de l’affaire, évoquent le « grand homme », sa vie, son œuvre, son apport inestimable à la théorie marxiste, psychologisent l’action meurtrière, présentent l’assassin comme une victime souffrante nécessitant des soins psychiatriques. Le plus souvent sans un mot pour la femme qu’il a tuée. Avec une indifférence absolue vis-à-vis de tout ce qui la concerne.
Jolie petite histoire d’il y a quarante-cinq ans, jolie illustration de la façon dont les femmes se retrouvent aux oubliettes, dont on les passe sous silence, ainsi que de la banalisation ou du déni des violences à leur égard, de la façon dont on a aussi longtemps passé ces violences sous silence. L’indifférence vis-à-vis d’Hélène Legotien est une manifestation évidente de sexisme et de misogynie, voire d’antiféminisme latent, non seulement de la part des médias, mais aussi de professeurs de grandes écoles et d’Université.
Les établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont longtemps constitué et constituent encore souvent un territoire propice à la reproduction de la domination masculine.
Lieux de transmission du savoir, ils ont en même temps été et sont encore souvent des lieux de non-transmission de tout un pan du savoir. Par exemple, celui qui concerne le système patriarcal mis à jour par les théoriciennes féministes, et son pendant, l’invisibilisation des femmes 1.
La spécificité du patriarcat en tant qu’ordre social, où les femmes et leur corps sont mis à la disposition des hommes, non seulement en ce qui concerne la sexualité mais aussi le travail, a été ignorée et constamment niée, évacuée ou banalisée par l’élite intellectuelle et universitaire. Or, comme l’a écrit Geraldine Finn, « aussi longtemps que les hommes vont refuser de prendre au sérieux la critique féministe, ils vont continuer à reproduire les relations patriarcales violentes qu’ils ont intériorisées 2 ». Lasses de subir ces relations violentes, en 2002, des doctorant·es en sciences sociales ont créé le Collectif de lutte antisexiste contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur (Clasches), qui a pour objectif principal de lever le silence sur la question des violences sexistes et sexuelles et d’apporter de l’aide à celles et ceux qui les affrontent, ce qui signifie prendre en compte la critique féministe.
En juin dernier, vingt-trois ans plus tard, la lutte est encore si difficile, les progressistes rejoignant les réactionnaires pour crier haro sur l’intersectionnalité, le wokisme, le communautarisme ou la cancel culture, tout ce qui rejoint la critique féministe et qui menace notre sacro-saint universalisme (celui de l’homme blanc hétéro) et prévenir contre ce qu’ils considèrent comme un véritable endoctrinement au sein de l’Université, que des doctorant·es, chercheur·euses et enseignant·es-chercheur·euses de l’université Toulouse-Jean Jaurès ont jugé nécessaire de publier une brochure intitulée Violences sexuelles sur le terrain, pour une prise de conscience collective et une meilleure prévention des risques en sciences sociales 3. Au cours de leurs enquêtes, sociologues, archéologues, anthropologues, ethnologues, géographes, économistes, etc. récoltent des données concernant des êtres humains, des lieux ou des pratiques, seul·es ou avec d’autres. Ce qui entraîne des relations interpersonnelles entre enquê-teur·euse-enquêté·e comme entre enquêteur·euses travaillant ensemble, avec l’intimité qui peut accompagner ce travail, et donc le risque de harcèlement et d’agressions sexuelles que les relations interpersonnelles impliquent. La brochure commence par quelques récits édifiants à ce sujet. Des choses vécues auxquelles les formations à l’enquête ne préparent que très rarement. Certes, il existe des dispositions légales et disciplinaires, des dispositifs et des outils, encore faudrait-il les utiliser. Or, le déni des rapports de genre et de la violence sexuelle qui caractérise toujours fortement le milieu académique ne le permet pas encore vraiment.
C’est dans la même optique que, lors d’une enquête menée en 2022 auprès de personnels de recherche en biologie, physique et chimie, Farah Deruelle, doctorante en sociologie, a montré comment les congrès et colloques scientifiques favorisaient les hommes à la fois sur le plan du travail et celui de la sexualité. « Pour les hommes hétérosexuels surtout, écrit-elle, les colloques constituent des lieux de desserrement des contraintes sociales, légitimant l’immixtion de la sexualité dans l’arène professionnelle. » Et plus loin : « À rebours de l’expérience libératrice vantée par leurs collègues, les femmes y identifient de multiples dangers, pour leur intégrité et leur avancement de carrière. » Pour les uns, c’est la fête, on drague, on invite à dîner, à danser, on offre des verres, pour s’envoyer en l’air, et en même temps on se retrouve entre potes, on se fait connaître, on entretient des réseaux, on décroche des contrats de recherche, et même des promotions, youpi ! Pour les autres, c’est « prendre le risque de s’exposer aux violences sexuelles… ou faire l’impasse sur de nouveaux projets », être constamment sur ses gardes, et se demander jusqu’où rester sur ses gardes sans vexer quelqu’un dont dépend la suite de votre parcours universitaire et professionnel. Sans parler des accusations de promotion-canapé. Ou de qui garde le plus souvent les enfants pendant ces événements « festifs ».
Le 20 mars 2023, Cécile Poisson, normalienne, agrégée de lettres, docteure en littérature comparée, est égorgée par son mari, François-Xavier Hussher.
Il est normalien, comme elle, docteur et agrégé d’économie et président-cofondateur de Professorbob.ai, une start-up d’intelligence artificielle destinée à aider les élèves en difficulté, hébergée dans l’incubateur de l’École polytechnique à Palaiseau, et c’est avec lui qu’elle a cofondé, en 2009, la première maison d’édition de manuels scolaires numériques interactifs, Lelivrescolaire.fr. Ils étaient en instance de divorce. Cette fois, le mot féminicide est immédiatement prononcé. Cette fois, l’École normale supérieure décidera un an plus tard d’honorer la mémoire de Cécile Poisson et de poursuivre la réflexion initiée par ses travaux en explorant la question des violences faites aux femmes au théâtre, en littérature et en philosophie.
Du chemin a été parcouru depuis la mort d’Hélène Legotien, c’est déjà ça. Mais ce n’est qu’une petite partie du chemin
Pour celles qui ont à vivre face aux violences ou après avoir subi des violences, beaucoup reste à faire. Cécile Cuny, photographe, artiste, professeure d’urbanisme et sociologue, qui a été violée lors d’une enquête, dit avoir été écoutée, mais ne pas être toujours parvenue à se faire entendre dans son milieu, celui de l’Université et de la recherche en sciences sociales : l’article qu’elle a écrit à la suite de ce viol n’a été accepté que par une revue féministe.
On en revient toujours au même problème, la nécessité de faire entrer ces questions dans l’ensemble de l’enseignement supérieur et pas que dans les secteurs qui se consacrent aux études de genre. Afin d’y généraliser la lutte à mener maintenant contre les violences sexistes et sexuelles, et de préparer celle de demain. Car c’est à cette seule condition que les futur·es professeur·es des écoles, collèges et lycées, formé·es à l’Université et chargé·es des cours d’éducation à la vie affective et sexuelle, auront la formation leur permettant de faire passer le message.
Marie-Hélène Dumas
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1. Voir « Qui a peur d’Harriet Martineau, Marianne Weber et Viola Klein ? », Casse-rôles, n° 35, février-avril 2026, p. 46.
2. Citée par Francis Dupuis-Déri.
3. <https://www.univ-tlse2.fr/accueil/universite/egalite-lutte- discriminations-genre/brochure-violences-sexuelles-sur-le-terrain-1>.
Sources :
– Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin, la banalité du mâle, Éd. du remue-ménage, 2024.
– Francis Dupuy-Déri, Panique à l’Université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires, Lux éditeur, 2022.
– Johanna Luyssen, Les Fragments d’Hélène, Julliard, 2025.
– Farah Deruelle, « La sexualité en colloque, une “parenthèse enchantée” ? Violences et rituels professionnels à l’épreuve de l’égalité des carrières scientifiques », Terrains et Travaux, vol. 1, n° 22, 2022.
– Cécile Cuny, « Violences sexuelles sur un terrain d’enquête », Nouvelles Questions féministes, vol. 39, n° 2, 2020.